ACTUEL page 12, 13, 14 15 (scanné et retranscrit par Baldo) |
LES ANCIENS COMBATTANTS | Legende de la photo : Pierre Clementi en prison à Rome depuis six mois sans avoir été jugé pour, dit-on, détention de stupéfiants. Personne ne le défend, vous pouvez faire quelque chose en écrivant à son sujet à M. l’ambassadeur, Ambassade d’Italie, 47 rue de Varennes, Paris-7°. Les prisons italiennes sont pires que les françaises... |
Scanné et retranscrit comme il a pu par Baldo |
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par Jean-Patrick Capdevielle
Avant 1968, l’underground avait des moyens : vivant presque exclusivement la nuit, on dînait à La Coupole, pour finir chez CasteL Quelques nostalgiques des années folles, bâtards de Tzara et de la rue de la Pompe, psalmodiaient pour, eux-mêmes de vieilles révoltes devant les vitrines du Drugstore des Champs-Elysées : une petite élite, loin de vivre en marge, cherchait avec application à mettre ses pas dans ceux de Breton, traquant le souvenir du Grand Jeu sur le zinc du café Rouquet. Dans ce magma sans fusion, quelques personnalités surnagent avec plus ou moins de bonheur : Kalfon, Lebel, CIementi, Bailly. Les happenings de Lebel sont peut-être tombés bruyamment à côté, ou trop tôt, il reste que 'l'homme fut seul en France à comprendre la signification de l'avànt-garde américaine, qu'il avait l'immense avantage de connaître. C'est parmi eux que l'acide alIait trouver en France ses premiers zélateurs et les attitudes de la beat generation ses premiers prosélytes. Le dandysme vestimentaire fera rapidement place au dandysme intellectuel. Pour eux, le phénomène actuel n'est que la suite de leurs expériences. Voici l’histoire un peu molle de ceux dont le plus grand mérite est d'avoir essayé de commencer quelque chose qui leur a échappé, heureusement. Rue de la Huchette, on vit sur le trottoir. De temps en temps, on prend la route pour la Belgique ou la Côte d' Azur. « On ne se parlait pas, dit Jean Pierre Kalfon, on avait la certitude de ne pas pouvoir entrer dans la vie telle qu'èlle était vécue par la majorité des gens. On buvait beaucoup. Quand on avait un peu d’argent, on achetait du H... ,on en trouvait, déjà depuis longtemps au Quartier Latin... 'J'étais parti de chez moi à 15 ans, et je ne pensais vraiment qu'à m'échapper. » La vie est beaucoup moins dure · pour la progéniture bourgeoise qui flâne sur les Champs-Elysées : leur approche du H. sera très différente. Pour Jean Claude BaiIly, le goût des expériences de ce type leur venait des jeux surréalistes. Au lendemain de leurs premiers voyages, ils se ruent sur Michaux, sur Huxley, sur tout ce que l'on écrit de l’expérience hallucinogène. Un peu plus tard, ils découvrent Leary et quittent à cette époque les ChampsElysées pour Saint-Germain-des-Prés, Bailly : « Toute notre vie tournait au tour de l'acide. Nous avions découvert là un extraordinaire moyen de connaissance de soi-même. Nous voulions que. tout le monde y participe, et nous avons décidé de prendre le nom de Mandala.» Pendant ce temps, des changements sont aussi intervenus dans la vie de Kalfon et de ses amis : « J'ai rencontré des gens qui m'ont branché sur le théâtre et sur la danse, mais ça ne pouvait pas marcher, alors j'ai commencé à monter des pièces avec des amis sans rien connaître au théâtre... »
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Tout ceux qui ont participé au mouvement à Paris depuis ses débuts ne sont pas de cet avis. Olivier Mosse par exemple : «Je n'approuve pas tout le travail de cette époque: Mati, Didier Léon, Frédéric Pardo faisaient, à mon sens, une peinture Qui n'avait aucune valeur historique.» Quoiqu'il en soit, le mode d'expression qui leur semblera à tous s'imposer ne sera pas la peinture mais !e happening. Ce n’est pas une nouveauté : les premiers, autour de John Cage, ont eu lieu en Amérique plus de dix ans auparavant. Kaprow est déjà venu de New York pour en réaliser un au Bon Marché, Jean-Jacques Lebel et le peintre-sculpteur-cinéaste Daniel Pommereules en ont organisé un deuxième dans les saIons de la Tour d'Argent, puis une série au centre culturel américain. Jean-Pierre Guimard : « Nous avons rencontré Lebel. Le festival de la .Iibre expression, qui fit suite à cette rencontre, fut très important pour nous. » Ils fricotent avec André Breton, qui ne voit pourtant là qu'un néo-dadaïsme de collégiens. « C'était même une régression par rapport à Dada. L'humour avait fait place à une sorte de sacralisation », avoue Bailly, On se presse néanmoins rue Fontaine, et Paris-Match consacre plusieurs pages à Jean-Jacques Lebel. La presse découvre le happening, et en fait une mode. Marc’O l’introduit jusque dans Les idoles, cette pièce curieusement ficelée qui fait recette rue Saint-Benoit. La distribution réunissait Pierre Clementi, Jean-Pierre Kalfon, BuIle Ogier et Didier Léon mais l'événement devait rester Imité. La grande audace était de faire circuler à l'entracte un litre de vin rouge tiède alors que sur le ring les acteurs s'en prenaient à des spectateurs figés. Undergroud, sans doute, les méthodes employées pour monter la pièce : cinq mois de répétitions dans l’incertitude.À Mandala, on poursuit l’expérimentation du LSD. Sous l’influence d'amis Américains ou Anglais, les voyages s’organisent et s'orientent. vers un étrange exotisme : tentures indiennes, bâtonnet d' encens, statuettes de Cakya-Mouni s’accumulent. Le décor est en place pour la grande plongée dans l’ésotérisme. Ils rencontrent Michel Asso qui leur fait découvrir J'ohn Cage, les manifestations du groupe FIuxus, Terry Riley et les peintres de l’ecole de Nice. Etienne O'Leary, qui faisait de l’underground sans Ie savoir, leur parle de ce Warhol dont il est le prédécesseur avoué. Des groupes se formaient, d’autres éclataient. A la base de tout cela, il n’y avait rien qu’une zone libre, ouverte à l’expérimentation des gens, surtout dans leurs rapports entre eux. »
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Le groupe Mandala décide de lui " répondre. Cette envie de riposte, jointe à un profond désir de faire connaître le travail poétique et pictural du groupe, trouva sa formulation dans un petit livre plus haut que large à la couverture argentée : « Mandala, dossier LSD ». Dans le texte de présentation, on parle de « défense des droits de ' l’imagination », de «culture parallèle »', C'est le début, de l’été 1966. Ce premier numéro connaît un énorme succès. Dans sa conception, pourtant il n'a rien de très nouveau: exactement construit comme une revue, surréaliste, c’est un recueil de texte et d’illustrations juxtaposés à une enquête sur l’interdiction du LSD. Mais, dans le tollé général des media contre I’acide, il est le seul à prendre la défense. de ce produit.«La première fois que ceux qui l’ont rédigé, d'intellectuels curieux, deviennent, du jour au lendemain, des voyous drogués. Leur démarche, par la force des choses, devient plus secrète, alors que les liens de Mandala avec le psychédélisme américain en seront raffermis. La venue à Paris de Jean-Pierre Merle, à)ancien compagnon de Tim Leary à Millbrook, renforce l'intérêt pour l'Hindouisme. Pendant que Jean-Jacques Lebel, au contact des situationnistes, s’intéresse de plus en plus à la théorie et à l'action politique, les départs pour l'Asie se multiplient autour de Mandala et dans les autres groupes de l'underground parisien. Cela se passe pendant les mois d'été. Du désir de prolonger cette aventure à Paris naît La Fenêtre Rose, une grande fête musicale et psychédélique organisée au Palais des Sports de Paris et qui connaît un très gros succès. La preuve est faite : les précurseurs du mouvement ne sont plus seuIs. Est-ce parce qu’i!s constatent que leurs attitudes sont reprisés par une foule de nouveaux venus qu’ils éprouvent le besoin de quitter un pays passé de l’innovation au plagiat des nouveaux mouvements ameriquains ? Toujours est-iI que les départs vers l’Orient, l’Afrique ou les U.S.A. sont légions. Ceux qui restent accueillent à Paris les comédiens du Living Theatre. J.-P. Kalfon : « Ils habitaient chez moi, et pendant leur séjour, firent découvrir à des tas de gens où en était le mouvement. »
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Les cinéastes, pour leur part, se lancent dans l'odyssée africaine coûteuse et débile. Objectif : Zanzibar. On s'arrête à Marrakech. Daniel Pommereules compte tourner le film du voyage. Sylvina Boissonas, Didier Léon, Serge Bard, Barney Wilen, Laure de Saint Phalle, Pommereules et quel-ques autres s'entassent dans quatre "Land Rovers. Mais le groupe éclate. A cette occasion, huit membres du groupe Mandala, influencés par le spectacle de Marc Boyle, l'inventeur du light show aux côtés de Soft Machine, forment le premier light show français. Malheureusement, la suite est moins brillante. L'Open Circus (un grand chapiteau aux portes de Paris) est un projet trop ambitieux et mal géré, quant à l'Open One, il ne réussit pas à être autre chose qu'une boîte dans le coup pendant quelques semaines. Et ensuite, plus rien. Un festival de Light Show au musée d'Art Moderne, des projections feutrées à la Cinémathèque, un séjour prolongé de Warhol. Le néant assumé. Mosset résume assez bien la situation de l'underground doré «Les filles changeaient de mecs, les mecs changeaient de filles. On formait une sorte de grande famille liée par le cul. » Et Kalfon fort sympathique au demeurant dit « L’underground, ça n’existe pas ; il y a simplement des gens qui font avec amour ce que d'autres font avec beaucoup d’argent. » Une telle erreur de jugement est tragique pour un « pseudo-prophète". Derrière Kalfon, on se bouscule au portillon de l'underground mythique : après Mandala qui avait l’avantage d(avoir une matière à développer, voici La Manifeste Electrique, qui explore les grands dédales du rien. et non sans talent. Mais il y a t-il encore, dans le domaine de la culture des mots, quelque chose à inventer ? Quand il s’agit d’inventer, ou de croire, il est toujours nécessaire, disent-ils de refaire mourir des centaines de morts, Michel Bulteau, Matthieu Messagier, Gilles Mezières, Zéno Bianu et tous les autres ont commis mentalement un certain nombre d’assassinats sans pour autant supprimer les expériences et les techniques de ceux qu’ils rejettent. Bulteau et ses amis se sont donnés pour tâche de faire éclater le langage. La grande révélation ne viendra sûrement pas dans ce domaine de l’obscurantisme déclaré. Ils se veulent coupé du monde. Cela suffit-il ? Tous ces gens ont sans nul doute senti le mouvement mais,fermés dans leurs têtes gonflées, souvent plein de mépris pour les autres - ceux qui n’ont pas été touché par la grâce - ils se contentent du vase-clos. L’univers étouffé des cafés à la mode où l’on se croise les satisfait pleinement. Ils oublient un peu vite que personne ne viendra plus à eux, ébloui par leur sagesse triste. Ils refusent définitivement de se donner la peine d’être entendus. Les incompris se noient dans leur bière, le soir, a la Coupole, rêvant d’une auréole dont la pâle lueur s'efface vers mi-nuit sous le feu des néons. Kerouac vivait peut-être chez sa maman, mais il mettait le nez dehors. Ginsberg se perd en conférences, il lit ses poëmes en public, devant des gens de chair et d'os, Et les gens de chair et d’os l’entendent et le comprennent. Citer Ginsberg, ce n’est pas reprendre son travail à son compte, le derrière vissé. Jean-Patrick Capdevielle |
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